Une nouvelle trahison des clercs

Publié le 4 Septembre 2016

Une nouvelle trahison des clercs

Quand des universitaires réclament un régime dérogatoire pour la religion musulmane ou taxent leurs contradicteurs de négationnisme économique, on assiste à deux manifestations d'une tendance commune : la dévalorisation de la raison au profit de l'autorité.

Depuis quelques années, certains journalistes dénoncent une insupportable trahison des clercs : baignées d’angélisme, des élites gangrèneraient notre société en promouvant le communautarisme sous couvert de défendre le multi-culturalisme. Après le Syndicat de la Magistrature (lorsqu’il critiquait les mesures d’exception prises contre les suspects de terrorisme) puis les professeurs d’université (lorsqu’ils repoussaient l’interdiction du voile dans l’enceinte de leurs établissements), c’est aujourd’hui le Conseil d’Etat qui fait les frais de cette accusation. En refusant, par l’arrêt du 26 août dernier sur le burkini (voir le commentaire ici), de voir de plano dans la religion musulmane et ses signes ostensibles une menace pour l’ordre public, les trois juges sont accusés d’avoir, à leur tour, rallié les traîtres.

Chercher les traîtres

L’emploi de l’expression « trahison des clercs », empruntée au célèbre traité de Julien Benda, a de quoi surprendre. Certes, l’ouvrage, rédigé en 1927, est fortement empreint de culture classique et judéo-chrétienne. Mais son propos est, au contraire, de critiquer la menace totalitaire que recèle le discours nationaliste ou, plus généralement, particulariste, pour célébrer au contraire l’universel, c’est-à-dire ce que tous les hommes ont en commun.

La référence implicite que font ces journalistes à Benda est manifestement abusive. Pour ce philosophe, les clercs qui trahissent, ce ne sont pas ceux qui défendent les droits universels de l’Homme. Ce sont au contraire ceux qui préfèrent l’expérience au raisonnement abstrait, ceux qui, au nom des troubles du temps présent, défendent l’autorité contre la liberté, ceux qui tirent de l’analyse de circonstances prétendument particulières la nécessité de règles spécifiques à certaines populations. L’utilisation déplacée de Benda a néanmoins le mérite de ramener vers une pensée dont l’actualité est criante.

Alors, oui, une trahison des clercs peut aujourd’hui être relevée. Le reproche que Benda faisait aux clercs de son temps d’avoir délaissé l’activité désintéressée de l’esprit pour se livrer aux passions politiques est daté (à supposer qu’il fût un jour fondé) : les universitaires d’aujourd’hui ne trahissent personne en sortant de leur tour d’ivoire pour se mêler aux affaires de la cité ; ils y sont, au contraire, régulièrement encouragés par leurs institutions de tutelle et par les médias. En revanche, la critique qui leur était adressée de s’attacher à vanter le particulier, en oubliant ce qui est commun à tous les hommes, et de préférer l’utilitaire à la raison reste particulièrement moderne.

Oui, une trahison des clercs peut aujourd’hui être relevée. Mais ce n’est pas dans la tendance libérale dont le Conseil d’Etat s’est fait le porte-voix qu’il faut chercher cette trahison. C’est bien plutôt dans le camp de ceux qui prônent une restriction de la tolérance religieuse que l’on peut voir les travers dénoncés par Benda.

Le « fanatisme laïc »

Les interviews accordées par un professeur de droit émérite de Paris II au Figaro lors de l’affaire du burkini en sont une manifestation éloquente. Le fanatisme laïc a pris le pas sur le fanatisme patriotique que dénonçait Julien Benda à la fin des années 1920. Mais les manifestations de ces deux passions sont très proches. Il est même amusant de voir à quel point l’universitaire reprend, les unes après les autres, les positions condamnées par Benda.

Il défend ainsi, après d’autres, l’idée que les difficultés auxquelles est confrontée l’Europe en général et la France en particulier justifient d’abandonner l’Etat de droit et de rompre avec les droits de l’homme.

L’histoire est convoquée au service de cette thèse. Benda moquait l’auteur d’une histoire de France selon laquelle « nos rois [av]aient pensé depuis Clovis à prévenir la guerre de 1914 ». Ici, c’est le contexte de l’arrêt Benjamin du Conseil d’Etat -1933, quelques mois après l’accession d’Hitler à la chancellerie du Reich, en plein marasme économique et social et alors qu’une crise du régime s’annonçait- qui est relu : « si le libéralisme de cette jurisprudence, dit le professeur de Paris II, était justifié dans des périodes relativement apaisées, il est beaucoup moins adapté aux temps difficiles (sic) »…

De fait, le professeur de droit clame –comme le faisaient les intellectuels de l’entre-deux-guerres- que l’Etat doit être fort et se moquer d’être juste pour gagner l’ « affrontement de[s] civilisations ».

Pis encore, considérant qu’il n’existe pas de véritable frontière entre islam et islamisme, le juriste suggère que « l’Etat se doit de [le] combattre » le premier. « Face à l’islam, la laïcité conçue comme neutralité à l’égard des différents cultes est un concept inopérant ». Mais cette « laïcité de combat » ne devrait s’opposer, selon l’universitaire, qu’à la religion musulmane. L’amalgame entre judaïsme et christianisme, d’une part, et islam, d’autre part, doit –poursuit-il- être absolument évité : « il faut pour l’islam un régime dérogatoire qui l’oblige à renoncer à sa prétention de régir l’ensemble de la vie sociale ».

L’islam est ainsi présenté nettement comme l’ennemi -au point d’ailleurs qu’on peut se demander si ces propos ne constituent pas une provocation à la discrimination à l’égard d’un groupe de personnes à raison de leur appartenance à une religion déterminée.

Mais on aurait tort de croire que cette instrumentalisation de l’expertise scientifique pour nourrir la passion de l’entre-soi ne concerne que les juristes les plus outranciers des universités réputées les plus droitières et ne s’exprime qu’à propos de ces thématiques politiquement et socialement sensibles.

Le « négationnisme économique »

Sous le titre « ces négationnistes qui ruinent la science économique », Le Point annonçait, il y a quelques jours, la parution prochaine du Négationnisme économique chez Flammarion. Deux universitaires -l'un professeur très en vue à Polytechnique, l'autre émérite de Paris I- entendent y démonter les « contre-vérités » colportées par « des grands patrons, des syndicalistes, des intellectuels et des politiques (…) [qui] font tout pour semer le doute, même sur les vérités les plus établies ».

Il n’est pas question pour nous d’en discuter le contenu, mais seulement la tonalité. L’ambition de l’ouvrage est en effet de dévaloriser le débat des idées : il s’agit ni plus ni moins que de mettre un terme, en 240 pages, à toute discussion sur une kyrielle de problématiques : de la réforme de la fiscalité à l’aménagement du territoire. D’ailleurs, le sous-titre de l’ouvrage le clame clairement : les opinions de leurs contradicteurs, il ne faut pas les discuter ou les critiquer mais, tout bonnement, « s’en débarrasser ».

Destiné à frapper les esprits, le titre –le Négationnisme économique- fait plus : il choque. Certes, les auteurs ne sont pas les premiers à accoler un adjectif au « négationnisme ». Cécile Duflot avait, en 2009, parlé de « négationnisme climatique » pour évoquer ceux qui réfutent la thèse du réchauffement climatique ; mais elle avait ensuite reconnu la maladresse de cette formule.

Accuser ses contradicteurs de négationnisme est choquant à deux titres. D’un côté, cela normalise le vrai négationnisme. La définition de ce terme est en effet, en principe, circonscrite aux doctrines niant la réalité des crimes contre l’humanité commis pendant la Shoah. L’utilisation du mot dans un sens figuré banalise les discours révisionnistes, comme si nier la réalité de l’holocauste n’était, en fin de compte, que la contestation d’une opinion parmi d’autres.

D’un autre côté, l’emploi de ce terme conduit à faire porter à ceux que l’on critique le poids d’une parole interdite. En France, remettre en cause ou minimiser publiquement l’holocauste est en effet un délit. Depuis la loi Gayssot de 1990 –dont la légalité a été récemment confirmée par le Conseil constitutionnel-, le négationnisme (au sens propre) est passible d’une peine de prison et d’une amende. Par l’emploi de ce terme, les auteurs du Négationnisme économique suggèrent que leurs contradicteurs devraient non seulement être expulsés en dehors du débat scientifique, mais aussi punis pour leurs opinions.

Or de quelles thèses s’agit-il ? Rédigée à la hâte, la présentation de l’éditeur cite en vrac les propositions en faveur de « la baisse des impôts, l’augmentation des dépenses publiques, l’arrêt de l’immigration, la semaine des 32 heures, la réindustrialisation des territoires, ou encore la taxation des transactions financières ».

Dans cet ensemble hétéroclite et particulièrement vaste, il y a assurément matière à débat ; que des universitaires se livrent à la critique de l’efficacité économique de ces remèdes, rien de plus normal. Mais de là à qualifier leurs adversaires de « négationnistes » et à exalter une posture méprisante à leur égard, voire à les diffamer, il y a un pas que les clercs ne peuvent pas franchir sans trahir leurs missions. C’est en effet aux universitaires, avant tous autres, qu’il revient de défendre l’idée que, dans une société, la controverse intellectuelle comme la pluralité des opinions et des cultures sont non seulement possibles, mais surtout désirables.

Rabaisser le débat scientifique et réclamer un traitement particulier pour certains citoyens sont deux manières très différentes de manifester le dédain de la raison et de l’universel.

Mais dans l’un et l’autre cas, c’est une Trahison des clercs au véritable sens où l’entendait Benda. Des universitaires délaissent en effet leur devoir de nourrir la réflexion pour faire le jeu de passions politiques. Ils abandonnent les exigences de la raison pour s’en remettre à l’autorité : celle du dirigeant pour piétiner les libertés des "autres", celle du savant autorisé pour faire taire les thèses hétérodoxes.

Rédigé par Carnets de Justices

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